Lorsque Foucher, fils de Gérard, chanoine de Chartres, fit don — vers 1075 — de l’église de Montleiscent à l’abbaye de Saint Evroult, pour l’entretien de ses frères et de ses amis, la localité
bien assise existait au moins depuis un bon siècle. A noter que dans cette fondation, inscrite sur une charte de très belle écriture bien conservée aux Archives du département de l’Orne, il y a
mention du cimetière entré lui aussi en compte, ce qui ne fait que bien confirmer l’ancienneté de la paroisse. Une ancienneté pour laquelle plaide aussi le nom même de la localité.
Moulicent est une appellation unique. On ne retrouve pas un autre Moulicent en France ou pays francophone.
Le nom Moulicent est d’évidente origine latine, ce qui permet le supposer l’existence du bourg même à l’époque gallo-romaine. Il ne faut pas oublier la voie romaine qui passait jadis à proximité
et le voisinage de l’ancien poste romain de Marchainville, sinon aussi les scories des forges catalanes retrouvées sur le territoire de la commune. Quant à l’origine et à la signification même du
nom...
Montleiscent, Montiescent, Mons lucens ou Mons licentiae si on voulait choisir entre mont (au sens de « colline » ou de « hauteur, proéminence de terrain ») doré (lucens) et
mont au plaisir ou des plaisirs (1icentie). En soutien d’une telle origine du nom de Moulicent peut jouer aussi l’éventualité de l’emplacement ancien d’un temple ou d’un sanctuaire consacré à un
lieu « luisant » lui aussi, tel par exemple — mais cela nous fait remonter encore plus loin — le Dieu celtique Lug, le dieu au visage flamboyant, dont les regards irradiaient une
lumière impossible à supporter, adoré jadis des rivages de la Manche jusque surtout en Irlande.
Quoi qu’il en soit, de lointaine origine latine assurée, le nom de la commune connut des presque toujours incontournables altérations dues au temps et à ses employeurs : noté Montleiscent en
1075 il passa par les termes Montiescent et Montiécent (1296) ; Montiisent (1457) ; Molisent (1470) ; Moussant ; Montuissant (1759) pour devenir enfin Mouuicent (à partir du
XVIIIe siècle mais déjà utilisé en tant que tel au XVIIe siècle).
Le bourg de Moulicent se situe à la limite d’un plateau de 225 m d’altitude moyenne et qui descend brusquement à seulement 1 85 m dans le creux de la vallée de la
Jambée, après avoir connu une élévation jusqu’à 241 m au lieu dit La Tombellerie. L’ancienne voie romaine fait limite communale avec l’Hôme-Chamondot et Marchainville. Sur le territoire de
Moulicent une bonne cinquantaine de fermes hameaux et lieux-dits se trouvent disséminés :
- Beauvais
- La Bellangerie
- La Brémondière
- Brinvillé
- La Buffardière
- Le Grand Champrond
- Le Petit Champrond
- Les Châtelets
- La Cochonnière
- La Croix-Bourdon
- L'Échoperche
- Les Épasses
- Les Forges
- Fossard
- La Fuserie
- Les Genettes
- La Gerboudière
- La Grande-Terre
- Les Grosses-Pierres
- La Grossinière
- La Haie Pelletier
- Les Haies
- L'Isle
- La Loge des Fers
- Le Logis
- La Luctière
- La Mare Plate
- Mersaut
- La Micaudière
- Montferret
- Mont Levain
- Le Moulin
- La Navette
- La Grande Noë
- La Petite Noë
- La Patrie
- La Pature
- Persay
- La Pièce de Charme
- La Renaudière
- Les Roncerets
- Le Rouvrai
- La Tombellerie
- Vaudrimont
- La Véronnière et, tout près, la Clovetière et la Mangottière (disparues).
Le territoire de la paroisse de Moulicent faisait partie de la baronnie de Longny, qui elle-même relevait de l’évêché de Chartres. Une grande partie de la paroisse était inféodée à la seigneurie
de Persay qui elle-même rendait hommage à la baronnie de Longny.
La Grande Métairie, le bourg de Moulicent, Mersent, la Grande Cour, les Forges, les Roncerets, les Châtelets, le Moulin, la Chollerie, Haudebout et la Trouillarderie étaient des petits fiefs
dépendant de Persay. La Grande Noë relevait directement de la baronnie.
Moulicent comprenait un territoire immense eu égard au chiffre de la population : près de 6 hectares par habitant, fait unique dans les communes de l’arrondissement de Mortagne (au total 3
284 ha, dont 1 577 ha de terres labourables, 139 ha de prés et 101 ha de mares et d’étangs).
Du point de vue judiciaire, la Haute Justice de Persay jugeait en premier ressort les causes de la majorité des habitants de Moulicent ; l’appel se faisait à Longny. Les étages suivants de
décision se trouvaient à Pontgouin — la Chambre eiscopa1e de Chartres — le bailliage du lieu (Chartres) — le Parlement de Paris.
Le Seigneur de la Grande Noë s’est réclamé d’une basse-justice relevant aussi de Longny. Mais il ne peut pas y avoir justice s’il n’y a pas de fief. En fait les seigneurs de Persay étaient
seigneurs de Moulicent et ceux de la Grande Noë seigneurs à Moulicent. Moulicent, comme toutes les communautés (synonymes de communes à l’époque de l’Ancien Régime), avait eu des syndics. La
fonction de maire fait son apparition après la Révolution.
Moulicent contribua au XVIIIe siècle à la formation du Régiment du Perche alors que la communauté locale faisait partie de l’Election de Verneuil. Le 21 août 1800, la Garde Nationale de Moulicent
était composée de:
- Capitaine : Pierre Blavette de La Gossinière, menuisier
- Lieutenant : Charles-Michel Doyen, garde au Ronceray
- Sous-lieutenant : Charles Dutartre, aux Châtelets
- Sergent-major : Julien Delonay
- cinq sergents et dix caporaux.
Les communications comprenaient un service de courriers et un service de voyageurs.
En 1750 les départs des courriers de Paris pour Mortagne avaient lieu les lundis, les mercredis et les samedis, traversant Longny et desservant aussi Moulicent. Le tarif d’une lettre de Paris à
Longny et vice versa était de 6 sols et 7 sols pour les lettres avec enveloppe. Le tarif d’envoi des colis était de 24 sols par once. Les envois se faisaient au bureau de Longny.
Le service des voyageurs se faisait par les voitures publiques. Départ de Paris le samedi à 6 heures du matin, arrivée à Sainte-Anne, à deux lieues de Moulicent, dimanche soir à 7 heures. Sur le
trajet Alençon-Paris, le départ de Sainte-Anne avait lieu jeudi soir. Le lieu de descente à Paris était situé rue du Jour à la Croix de Lorraine.
Des voyages en carrosses à quatre personnes partaient également d’Alençon le mardi à 5 heures du matin passant par Sainte-Anne et Verneuil. Une voiture partant de La Ferté-Vidame se dirigeait sur
Argentan en desservant Moulicent par la route de Marchainville à Longny.
Deux terres ont joué un rôle particulier à Moulicent, celle de Persay et celle de la Grande Noë. Les sires de Persay qui avaient à Moulicent haute justice, patronage et représentation à l’église,
étaient les seuls seigneurs de la paroisse ; les autres gentilshommes, quelle qu’eût été leur noblesse, ne pouvaient être que des seigneurs dans la paroisse (la noblesse était acquise par
naissance, la seigneurie par héritage de la propriété ou achat).
Les premiers seigneurs connus de Persay sont mentionnés nommément, mais sans date précise ni justification avant 1310. Richard, seigneur de Persay, est cité en 1310. Après cette date on peut
suivre facilement la succession des seigneurs d’après le Chartrier de Persay.
À partir de 1393, après que Guillaume de Bailleul épouse Georgette des Marais, dame de Persay, la famille de Bailleul se perpétue à la tête de la seigneurie jusqu’en 1715, quand la mort de Pierre
Richard Gilles de Bailleul, âgé de 9 ans, éteint le nom des Bailleul à Moulicent. Marie Charlotte de Bailleul se marie à François Bonaventure de Loubert en 1708, et après 1715 la seigneurie passe
pour environ un siècle à la famille Loubert. Toujours par les femmes, la seigneurie passe successivement aux familles de Franclieu et de Beausse (1842). Le 20 mai 1874 Marie Cécile Béatrice de
Beausse épousa René Sylvain de Brébisson, fils de Louis Alphonse de Brébisson habitant Les Forges. Persay passa à la famille de Brébisson qui y demeure toujours.
Les sieurs de la Grande Noë se réclament du second rang à Moulicent, immédiatement après ceux de Persay. Le premier seigneur connu semble avoir été Gilles de Mineray, vicomte et élu de Longny
mentionné dans des documents en date de 1490. En 1611 Marie Anne de Mineray, fille de Louis de Mineray, épousa Georges de Trousseauville, lui apportant la Grande Noë. Après le décès de Roland
Pierre de Trousseauville, la Grande No passa pour un court laps de temps à la branche des Trousseauville de Cherisy et en 1722 à Jean-Antoine d'Escorches. Après le mariage de Marie-Elisabeth
Geneviève d’Escorches avec Jean- Charles François de Bernard, seigneur de Marigny, la Grande Noë appartint à la famille d’Escorches puis à la famille Pineau de Viennay. Le 11 janvier 1865 René
Marie-Frédéric Albert Le Feron de Longcamp, de Caen, épousa mademoiselle Louise Pauline Pineau de Viennay et devint châtelain de la Grande Noë. La Grande Noë entra de la sorte et demeure dans la
famille de Longcamp.
Dans sa belle étude sur l’Histoire de Moulicent, l’abbé Godet présente des renseignements biographiques intéressants concernant la Petite Noë (familles d’Argillières, de Saudubois, de Godefroy et
de Severoi), la Gerbaudière (famille de Vion), Luctières (familles Saudubois, Brault, Febvrier et Le Cellier), La Navette (familles Le Pelletier, Vallet, Coutrel), de même des informations sur
les coutumes locales, la nourriture, l’habitat de la population locale et sur les arts et métiers (on y rencontre louis Gravelle, tailleur d’habits à Moulicent en 1623, Anthoine Lamonillière,
cordonnier, et d’autres, à la même époque).
Parmi les curés de la paroisse une figure à part fut celle de Patrice Mac Dermott, catholique révolutionnaire irlandais réfugié en France. Curé de Moulicent en 1756 à 1776, il eut un vicaire
compatriote en la personne d’un certain Plunkett. Curé de Moulicent entre 1 776 et 179 1 , Louis Blanquet fut chassé de la commune le 16 août 1791. Exilé d’abord à Alençon, il préféra émigrer à
l’étranger. Rentré au pays en 1802, il se retira à Longny où il mourut en 1818.
Dans son ouvrage sur Moulicent, l’abbé Godet relata avec force talent d’évocation quelques phénomènes naturels particuliers survenus à Moulicent entre 1780 et 1811. Vu leur étrangeté, ils sont
repris en annexe. Une seconde annexe présente les situations des fiefs de deux seigneuries celle des seigneurs de Persay, seigneurs de la paroisse et celle des seigneurs de la Grande Noë,
seigneurs dans la paroisse.
ANNEXE I
« En 1783, le neuf février, jour de dimanche, sur les onze heures et demie, le peuple assemblé à la messe, le tonnerre est tombé sur le clocher de la Lande ; le dommage a été
considérable, plusieurs personnes blessées peu dangereusement.
« La dite année trois aoûst, jour de dimanche, par les cinq heures du jour, un orage s’est élevé au Sud-Ouest. Après plusieurs coups de tonnerre peu considérables, un sifflement affreux s
est fait entendre, prélude d une grêle dont la plus petite égalait une grosse noix et presque généralement de la grosseur d’un oeuf de poule, qui dans l’espace d’un quart d’heure, a découvert au
couchant tous les bâtiments, cassé la latte, la branche d’un arbre de la grosseur d’une poutre, ravagé en entier la récolte au point que cent gerbes rendaient à peine un boisseau de mauvais
grain, le gibier tué, plusieurs animaux, brebis, ainsi que plusieurs personnes. Cet orage a commencé à la paroisse du Pin, a suivi la route de Bretagne, ensuite la rivière de l’Eure, jusque
l’autre côté de Dreux, faisant des ravages plus ou moins considérables, mais nul part tel qu’à Moulicent, Lhôme et Brotz. Il est à observer que le même jour, presque à la même heure, se sont fait
sentir des orages aussi funestes dans leurs effets en Picardie, Hainaut, Champagne et le Blésois.
« L’hiver suivant, cet orage a eu un surcroît de malheur : les neiges qui ont commencé le 21 décembre, à la réserve de dix à douze jours, après être tombées jusqu’au 20 février, presque
tous les jours, ce qui lui a rendu une hauteur de deux pieds uniment, hauteur à laquelle on ne se rappelle depuis longtemps les avoir vues. Pendant presque deux mois qu’elles sont restées sur la
terre, à la suite d’un orage aussi funeste, elles ont occasionné une misère presque universelle, tant pour les bestiaux qui manquaient de fourrage, que pour les personnes qui ne pouvaient, par
leur travail, se procurer la subsistance ordinaire. Tel fut le commencement de l’année 1784.
1807
« Le 31 juillet, sur les quatre heures après midi, un ouragan violent qui a duré une demi-heure, venant du Sud-Ouest, a enlevé le clocher de cette paroisse de Moulicent : à la troisième
secousse, les deux premières ne l’ayant que soulevé et remis en place, le clocher a été soulevé avec une telle violence et une telle légèreté qu’il a fait la culbute ; il est tombé sur la
pointe et sa base a été tomber dans le clos à chanvre de la Grande-Terre, au Nord de l’église et à douze pieds de huit femmes qui s’étaient mises sous un arbre, sans qu’aucune d’elles ait été
blessée, quoique plusieurs débris aient été emportés jusqu’au fond de la vallée. Le clocher avait 1 50 pieds de hauteur et se voyait en certains points de six à sept lieues, il était une des plus
belles flèches du diocèse de Chartres, aujourd’hui sur le département de l’Orne. M. Chauvin était alors maire et M. Luçon desservant.»
1810
« La nuit du 1er au 2 juillet, sur les deux heures et demie du matin, le tonnerre est tombé sur le presbytère de cette paroisse de Moulicent, où il a fait pour cinq cents francs de dommage.
La foudre a d’abord frappé les deux cheminées de la salle ou de la chambre à coucher de M. le Desservant, les a séparées et renversées dans le grenier, a emporté quatre chevrons de toiture du
côté du nord : elle est descendue dans la chambre de M. le Desservant où elle a pulvérisé le trumeau de la cheminée, mis en pièces la boiserie et la chambranle dont elle a couvert M. le
Desservant, alors dans le lit et bien éveillé, sans lui faire aucun mal, déchiré en mille pièces un rideau de la croisée, noirci l’autre, courbé la tringle, pulvérisé un miroir, gourmaché le
montant de la croisée, fondu le fil de fer de la sonnette jusqu’à l’entrée du lit et pénétré le mur au bas de la croisée sur la cour, après avoir renversé et dispersé métaux, livres et meubles
qu’elle a trouvé sur son passage ; elle a ensuite parcouru tous les appartements et la façade du bâtiment au midi, en suivant les fils de fer de la sonnette, roussissant et noircissant tout,
sans mettre le feu nulle part ; enfin, après avoir fracassé quelques portes et ouvert les autres, percé les murs en cinq endroits, pulvérisé toutes les vitres, cassé quelques oeufs et
quelque vaisselle, fracassé le méridien et le linteau de la porte d’entrée, couvert tous les meubles de deux lignes épais de poussière, elle s’est éteinte dans les seaux pleins d’eau qui étaient
dans la laverie dont elle a lézardé les murs et brisé la dalle ; la détonation intérieure a été si violente que le sieur desservant en est resté comme sourd pendant une heure ; l’odeur
et la fumée sulfureuse était encore insupportable à huit heures du matin. L’orage avait commencé à huit heures du soir, et aucun ne se souvenait d’en avoir vu un aussi continu et violent. Les
animaux en étaient tellement effrayés qu’ils se déchaînaient avec violence et faisaient par leurs mugissements trembler leurs maîtres. M. Chauvin était alors maire, et M. Luçon desservant. »
Extraits du Mémoire historique sur Moulicent de l’abbé Godet.
ANNEXE II
Sources
- Abbé Godet, Mémoire historique sur Moulicent, 224 p. Archives d’Alençon
- Abbé Godet, Documents sur la Province du Perche, 2ème série, n° 11 , Archives d’Alençon
Ecrit par Pierre Carnac, les carnets du Baobab
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